A bout de souffle

Long-métrage de Jean-Luc Godard

Produit par Les Productions Georges de Beauregard, Société Nouvelle de Cinématographie (SNC), Les Films Imperia

Réalisateur : Jean-Luc Godard

Acteurs : Jean-Paul Belmondo, Roger Hanin, Jean Seberg, Philippe de Broca, Jean Douchet, Daniel Boulanger, Henri-Jacques Huet, Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Melville

Date de sortie: 16 Mar 1960

Nationalité : Français

Avec également : Richard Balducci, André S. Labarthe, Jacques Lourcelles, Gérard Brach, José Bénazéraf, Jean-Louis Richard, Jacques Siclier

Synopsis

Un « blouson noir »- type du révolté et’asocial- , vient de voler une voiture sur la Côte-d’Azur. Fier de sa prouesse, il s’enfuit, le pied à fond sur l’accélérateur. Poursuivi par des policiers, il tente de se cacher dans un bois longeant la route mais tue le policier qui allait l’appréhender. Revenu à Paris, il traîne sa révolte et son insolence sur les Champs-Elysées où il retrouve une jeune étudiante américaine. La fille se laisse entraîner par cet assassin séducteur et, gardant le souvenir de nuits antérieures, le retrouve dans sa chambre.

Dans un dialogue bavard et très grossier, ces jeunes expriment leur dégoût de la vie, leur angoisse et leur seul souci de jouissance physique. L’un et l’autre veulent savoir s’ils s’aiment. Pour le garçon, il faut « coucher » pour s’aimer. Pour la fille, il faut aimer pour « coucher ». Menacée dans sa sécurité d’étrangère résidant à Paris, l’étudiante américaine livrera à la police cet être grossier et déconcertant qu’elle commence à aimer.

C’est l’histoire d’un garçon qui pense à la mort et d’une jeune femme qui n’y pense pas.
J.L.G.

Un tournant.

L’année 1959 marque un tournant dans l’histoire du cinéma français. Les films d’auteur comme Les cousins (Chabrol), Hiroshima, mon amour (Resnais) et Les 400 coups (Truffaut) sortent les uns après les autres et génèrent des entrées substantielles au vu de leur faible potentiel initial. La palme revenant aux 4 millions de spectateurs qui se déplacent pour voir le premier essai de François Truffaut.

Le critique Jean-Luc Godard souhaite lui aussi passer à la réalisation et s’empare d’un fait divers qui lui a été signalé par François Truffaut pour proposer son premier long métrage au producteur Georges de Beauregard ; celui-ci accepte de produire ce qui deviendra À bout de souffle (1960) à condition que Truffaut en signe le scénario et que Claude Chabrol serve de conseiller technique. Les amis acceptent de se porter garant de Godard sans réellement intervenir dans le processus créatif. Seul impératif, Georges de Beauregard impose la comédienne américaine Jean Seberg qu’il a réussi à prendre sous contrat, afin d’avoir une star en haut de l’affiche; à cette époque Jean-Paul Belmondo n’est pas encore célèbre et ne peut donc être considéré comme une valeur attractive pour le public.

Ces succès ont eu le mérite de bousculer les habitudes d’un certain cinéma français. Jean-Luc Godard et ses complices avaient donc décidé que le cinéma français de Gabin, Ventura, Bourvil ou Fernandel était juste bon pour les bourgeois.

Le style Godard

Avec À bout de souffle, Godard apporte cette liberté de filmer qui traverse chaque plan. Peu importe les dialogues pas toujours inspirés ou l’histoire guère passionnante puisque celle-ci n’est qu’une trame narrative basique servant à développer une esthétique fondée sur la spontanéité. Le film commence par des séquences ahurissantes où le jeune héros insulte les spectateurs face caméra, brisant ainsi l’illusion cinématographique. Dès le début, Belmondo assassine de sang-froid un gendarme, tout en demeurant un personnage hautement sympathique, ce qui n’a pas manqué de choquer à l’époque.

Une vraie révolution stylistique est en marche avec À bout de souffle puisque le réalisateur dénonce sans cesse le processus de montage en réalisant des coupes franches aussi bien dans l’image que dans le son, provoquant des collisions audacieuses et déstabilisantes. Ces coupes ont été effectuées pour raccourcir un film trop long, mais Godard a volontairement coupé de manière aléatoire des segments, créant un chaos formel qui a beaucoup choqué les spectateurs et les critiques de l’époque.

On peut dès lors, et rapidement, rappeler quelques unes de ces figures « décalées » :

les ellipses : dès le début du film, Belmondo / Poiccard filant à travers champs, avant de se retrouver dans une grande avenue parisienne au sortir d’un taxi ; avec veste et chapeau, puis en chemise, puis avec chapeau et veste.

Les sautes d’image, les faux raccords, les jump cuts,les bifurcations inattendues formes spécifiques d’ellipses très brèves avec le retrait de plusieurs photogrammes traduisant ainsi le bouillonnement de la vie qui s’invite constamment dans la trame narrative.

Le langage : autre obsession de Godard, et jusqu’à son film le plus récent, le langage omniprésent, source de pièges multiples, de ratés et de décalages, de coq-à-l’âne dans la communication, mais aussi de jeux avec lesquels le génie humain peut également se défendre, mettre à distance,

Les private jokes, les clins d’yeux, entre Godard et lui-même, la rencontre avec le vendeur à la criée proposant à Michel Poiccard un exemplaire des … Cahiers du cinéma.

Le (pseudo) son directen réalité la prise de son n’est pas effectuée en direct mais assurée après le tournage … où les techniciens s’efforcent alors … de restituer les bruits parasites de la rue … et de la vie pénétrant dans le film.

Une philosophie de la vie.

A bout de souffle, de façon encore empirique mais déjà très élaborée développe une véritable philosophie de la vie – avec tous les grands thèmes dès lors incontournables dans l’œuvre de Godard (qui, définitivement conceptualisés deviendront les titres explicites des chapitres dans Sauve qui peut (la vie) :

L’amour impossible et la mort – et aussi leur perception, très dissemblable entre la femme et l’homme : celui-ci, on l’a vu, est constamment dans le mouvement et dans la fuite jusqu’à l’épuisement. La femme recherche une manière de stabilité, et c’est l’unique raison pour laquelle elle va finir (avec ou sans passion ?) par le dénoncer.

La vie et l’art : recréer la vie, celle de ces espaces intermédiaires que le spectateur en temps ordinaire ne voit pas, c’est aussi attraper au moment où ils se présentent, tous les fragments artistiques qui parviennent à s’y glisser et à la magnifier. Dans A bout de souffle, comme dans de nombreuses œuvres de Godard (on songe à l’étonnante reconstitution des grands tableaux dans Passion). De même pour le cinéma avec les affiches, des entrée de salles pour assister à un film.

 

Deleuze à propos de Godard

Extraits issus de « L’image-mouvement » et «L’image-temps » :

« Le faire -faux devient le signe d’un nouveau réalisme, par opposition à un faire-vrai de l’ancien. Des corps à corps maladroits, des coups de poing et de feu mal ajustés, tout un déphasé de l’action et de la parole remplacent les duels trop parfaits du réalisme américain.

. Sous cette puissance du faux, toutes les images deviennent des clichés, soit parce qu’on en montre la maladresse, soit parce qu’on en démontre l’apparente perfection. …

Mais si tout est cliché et complot pour les échanger et propager, il semble qu’il n’y ait d’autre issue qu’un cinéma de la parodie et du mépris, comme on l’a reproché parfois à Chabrol et à Altman. .

Une situation purement optique et sonore ne se prolonge pas en action, pas plus qu’elle n’est induite par une action. Elle fait saisir, elle est censée faire saisir quelque chose d’intolérable, d’insupportable. Il s’agit de quelque chose de trop puissant, de trop injuste, mais parfois aussi de trop beau et qui dès lors excède nos capacités sensorimotrices.

Le romantisme se proposait déjà ce but : saisir l’intolérable ou l’insupportable, l’empire de la misère, et par là devenir visionnaire, faire de la vision pure un moyen de connaissance et d’action. »

Un film charnière qui a bouleversé le cinéma mondial.

Porté par un couple de légende dont l’alchimie relève du miracle, mais aussi par la superbe photographie réaliste de Raoul Coutard, À bout de souffle est un beau morceau de cinéma, avec des pépites. Le long-métrage a bouleversé le cinéma mondial et a permis l’éclosion de la Nouvelle Vague aussi bien en Europe que dans les pays de l’Est et jusqu’en Asie.

En France, ce long-métrage a fait l’objet d’une bataille critique qui a opposé en quelque sorte les anciens et les modernes. Conspué par les uns et adulé par les autres, Godard est devenu le symbole d’un cinéma en révolution qui n’allait cesser de bouleverser les codes, et ceci sur l’ensemble de sa très longue carrière. Lors de sa sortie, le film a été un triomphe inattendu avec plus de 2,2 millions d’entrées, malgré une lourde interdiction aux moins de 18 ans, faisant de Belmondo une star et confirmant l’excellent accueil public de ce cinéma hors des sentiers battus. À bout de souffle a également obtenu le Prix Jean-Vigo en 1960, ainsi que l’Ours d’argent du meilleur réalisateur pour Jean-Luc Godard.

Michel Busca