Le bleu du caftan

DE MARYAM TOUZANI (France – Maroc – Belgique – Danemark) 2023 / 2h04
Lubna Azabal, Saleh Bakri, Ayoub Missioui

 

SYNOPSIS: Halim est marié depuis longtemps à Mina, avec qui il tient un magasin traditionnel de caftans dans la médina de Salé, au Maroc. Le couple vit depuis toujours avec le secret d’Halim, son homosexualité qu’il a appris à taire. La maladie de Mina et l’arrivée d’un jeune apprenti vont bouleverser cet équilibre. Unis dans leur amour, chacun va aider l’autre à affronter ses peurs…

Ce magnifique film, un des coups de cœurs des dernières Rencontres, est reprogrammé au cinéma Les 400 Coups pour quelques dates. Profitez-en pour le (re)voir!!

 

Critique de Vincent Raymond (Le petit bulletin Lyon)

Salé, au Maroc. Brodeur réputé de caftans, le taiseux Halim vit avec son épouse Mina qui, bien que gravement souffrante, l’aide à tenir boutique. L’arrivée d’un jeune apprenti va troubler l’équilibre du couple : Halim étant plus naturellement porté sur les hommes. Une sorte de ménage à trois s’instaure…

Gros plans sur des mains travaillant finement l’étoffe, la soupesant ou la caressant avec sensualité. Interceptions de regards lourds de sens, non-dits ; rendez-vous secrets au hammam ou seuls des frôlements de pieds masculins sont filmés. Silences plutôt que confessions ; images d’une silhouette émaciée pour évoquer la maladie… En tout point, la cinéaste Maryam Touzani choisit le minimalisme allusif pour aborder les sentiments extrêmes gouvernants cette histoire entre éros et thanatos… et surtout entre deux hommes.

Il s’agit d’une figure de style autant qu’une nécessité vraisemblablement pour ne pas encourir les foudres de la censure marocaine — pour mémoire, Much loved (2015) du même co-scénariste Nabil Ayouch avait subi de très violentes attaques et même été interdit parce qu’il représentait une réalité niée par le pouvoir. Le Bleu du caftan égratigne également la hiérarchie sociale défilant dans la boutique de Halim. D’ailleurs, peut-être que le regard acerbe sur la bourgeoisie locale est plus dérangeant pour le royaume chérifien que l’évocation du tabou de l’homosexualité.

 

Le Bleu du caftan mâalem moi non plus.

Broderie dans un film tout en délicatesse, ­Maryam Touzani dépeint un ­triangle d’amours ­contrariées.

Penché sur une généreuse pièce de tissu bleu pétrole, un couturier tend une paire de ciseaux à son apprenti en lui pointant la petite marge qui sépare la ligne de découpe et le patron du caftan qu’il devra assembler. «C’est le centimètre du mâalem», dit le maître artisan. C’est dans cette bande étroite que Halim mène sa vie. Dans la médina de Salé, au Maroc, ce sosie sexy d’Edwy Plenel (le Palestinien Saleh Bakri) est le dernier artisan à perpétuer un savoir-faire traditionnel dans l’assemblage et la broderie de tuniques. Tandis qu’il passe ses journées affairé en silence dans l’arrière-boutique, sa femme, Mina, douche avec splendeur les petits caprices de la bourgeoisie marocaine peu habituée aux délais qu’impose le travail manuel. Tout irait pour le mieux si Halim n’aimait pas les hommes et si Mina n’était consumée par un cancer hors de contrôle. Si le désir de Halim n’était pas déconnecté de l’amour qu’il porte à Mina.

Après le délicat Adamle nouveau long métrage de la Marocaine Maryam Touzani navigue lui aussi dans ce centimètre du mâalem. Le film, fragile, se tient sur un fil et ne laisse filtrer les émotions qu’avec la plus grande pudeur. La trahison y tutoie la complicité. Les jaillissements du désir toujours contraints, millimétrés, under control comme ces mains qui manient l’aiguille de broderie avec une précision de chirurgien. Ainsi lorsque l’arrivée d’un inespéré apprenti trouble Halim, la passion ne perce que sous la forme d’un souffle ou d’un effleurement. A trois, ils entament une danse des amours et de la mort pleine de cette précaution et du respect qui entoure ce caftan bleu qui traverse le film de part en part. Jusqu’à devenir le sceau secret qui les unit devant l’éternité.

Marius Chapuis (Libération)