Revoir les films de Marcel Carné

L’article paru dans la dernière Lanterne à propos du film Drôle de drame et du cinéma de Marcel Carné m’a interpellée. Ses films ne reposeraient que sur le scénario et les acteurs en dehors de tout talent de metteur en scène ? Dans ma mémoire, les films de Carné Hôtel du Nord et les Enfants du paradis étaient gravés comme des chefs d’œuvre… Quelques impressions après les avoir revus :

Après Drôle de drame, Carné dirige à nouveau Louis Jouvet pour Hôtel du Nord avec cette fois au scénario Jean Aurenche et Henri Jeanson. Carné filme à merveille le quotidien d’un modeste hôtel pension au bord du canal Saint-Martin et son ambiance populaire. On y croise l’éclusier, le gendarme, une prostituée, … et des tenanciers qui ont recueilli un jeune orphelin réfugié de la guerre d’Espagne. Comme un écho aux conflits actuels. Tout ce petit monde se côtoie sans trop d’histoires et avec pas mal de bienveillance et de tolérance. La tragédie s’annonce par l’arrivée d’un couple d’amants désespérés (et désespérants) joué par Jean-Pierre Aumont et Annabella (vedette « bankable » de l’époque, grâce à qui le financement du film a pu se faire, mais qui est depuis tombée dans l’oubli) qui vont entraîner la chute d’un autre couple, Jouvet-Arletty, le souteneur et la prostituée gouailleuse. Ces derniers surclassent nettement les premiers notamment grâce à des scène aux dialogues restés dans les annales dont le fameux « Atmosphère ! ». Que ça soit dans l’espace restreint de la chambre d’hôtel ou sur l’écluse, ça fuse et ça bouge telle une partie d’escrime ou de ping-pong !

Carné retrouve Jacques Prévert, pour le scénario et les dialogues des Enfants du paradis. De nouveau, Carné capte le Paris populaire, vivant, bouillonnant voire inquiétant du boulevard du crime, sa foule bruyante, oppressante et le petit monde artistique. Le film a de nombreuses références théâtrales et s’ouvre d’ailleurs avec un lever de rideau. En personnage central Garance, objet de tous les regards, désirs ou jalousies, femme moderne et libre, maîtresse de son destin ou qui tente de l’être – sa première apparition la montre en bête de foire exposée nue dans le puits d’une attraction foraine, elle sera ensuite contrainte de chercher la protection d’un homme haut placé et aisé pour échapper à une injustice avant enfin de vivre brièvement son amour avec Baptiste. Les merveilleux dialogues sont parfaitement mis en scène et interprétés pour montrer les situations, les caractères et les émotions. Le jeu d’Arletty est ici sobre et empreint de mélancolie désabusée, touchante, la voix est posée, les mouvements assez lents. Carné la filme comme une apparition, tout au long du film elle semble presque irréelle comme une incarnation d’un amour idéalisé et impossible. Elle disparaîtra finalement noyée (sauvée ?) au milieu de la foule, reprenant son destin en main ?

Plaisir intact de revoir deux grands films et d’y découvrir un nouvel intérêt, une nouvelle interprétation, (j’ai été frappée par « l’enfermement » de Garance : dans son puits, dans sa loge de théâtre, derrière sa voilette…) Alors c’est vrai que ces deux films reposent beaucoup sur la qualité des dialogues et le talent des comédiens mais qui je pense ne pourraient pas être appréciés sans la direction du réalisateur.

Je ne connais pas les derniers films de Marcel Carné, peu diffusés, mais un film, Les Assassins de l’ordre, récemment réédité, a attiré mon attention. Le sujet : une enquête sur une bavure policière… : à suivre ?

Catherine Antoine

Spread the word. Share this post!