Lorsque Quand passent les cigognes paraît sur les écrans français en 1958, après avoir obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes, le film connaît un succès considérable : plus de cinq millions d’entrées. L’année précédente 28 millions de spectateurs soviétiques avaient vu cette œuvre dont l’action se déroule pendant la “Grande guerre patriotique” (1941-1945,30 millions de morts civils et militaires). Comment expliquer ces records d’audience?

Après la mort de Staline en 1953, le fameux “réalisme soviétique” qui avait servi à illustrer l’idéologie du régime (Lénine : “Le cinéma est pour nous, de tous les arts, le plus important”) puis à populariser l’immense effort de guerre, se relâche. C’est le début du dégel.Le réalisateur Mikhail Kalatosov peut évoquer le conflit meurtrier sans que ses personnages aient les caractéristiques étouffantes du “héros positif”. En cela, son film est autant une pathétique histoire d’amour qu’une réflexion sur   les horreurs de la guerre.

D’autre part, il est riche en audaces stylistiques qui frappent les spectateurs. Même s’il formule quelques réserves sur le brillant de certains effets, Eric Rohmer, alors critique, écrit : “Nous trouvons tout ici: la profondeur de champ et les plafonds d’Orson Welles, les travellings acrobatiques d’Ophuls, le goût viscontien de l’ornement, le style de jeu de l’Actors’studio”.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Volga et de la Neva en 62 ans. Gageons pourtant que le spectateur d’aujourd’hui sera sensible à un film qui marque un tournant dans l’histoire des cinémas soviétique et russe.

Une anecdote pour finir : on verra sur l’écran non des cigognes mais des grues. Le titre original en russe est en effet “le vol des grues“. Difficile à conserver littéralement en français !

Guy Reynaud

 

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