Voici un premier long métrage réussi, en langue quechua, d’un jeune cinéaste péruvien, Alvaro Delgado-Aparicio.

La première séquence du film met en scène les membres d’une famille réunis comme pour une photographie. Leurs vêtements colorés sont décrits par Segundo, 14 ans, à qui son père, Noé, ferme les yeux d’une main amicale !
Noé est un artiste reconnu et respecté dans le village, un « maître de retables », ces petites boîtes peintes de couleurs vives renfermant des figurines confectionnées à partir d’une pâte de pommes de terre et de plâtre. Ces retables appartiennent à l’art traditionnel du Pérou et évoquent la vie des villageois, des fêtes religieuses ou profanes ainsi que des récits historiques. Avant de réaliser son film, Alvaro Delgado-Aparicio a interviewé un maître de retables lequel lui expliquait son processus de création :« Quand je vois quelque chose qui me touche, je dois fermer les yeux et prendre une photo dans ma tête, car c’est ce que je dois construire. »
Noé transmet son art à Segundo, son fils de 14 ans, dont le regard admiratif et plein d’amour vers son père est plus éloquent qu’un long discours. Sans doute le jeune interprète, Junior Bejar-Roca, acteur non professionnel, éprouve-t-il la même admiration à l’égard du comédien Amiel Cayo, acteur de théâtre célèbre dans les Andes et fabriquant de masques.
Les deux, père et fils, côte à côte, dans l’atelier aux étagères remplies de retables, sur les pentes de la montagne, chargés de leur livraison, partagent la même sensibilité, le même amour de leur art. Au loin, un charango égrène quelques notes et c’est un moment de grâce !
Dans ces conditions de tendre complicité, comment accepter alors la violence, l’intolérance et la cruauté même d’une communauté prisonnière de la tradition et de certitudes ancestrales ?
Malgré cette apparente sérénité, Noé cache un lourd secret dont il souffre et qu’il ne peut révéler à son fils. Sa découverte par Segundo va provoquer l’effondrement de sa vie d’adolescent. Comment un garçon de 14 ans peut-il accepter ce qu’il juge inacceptable ? La figure paternelle vénérée à qui l’on portait tant d’amour s’écroule. Qu’en est-il alors de la transmission de cet art qui le façonnait jusque-là, construisant peu à peu l’artiste et l’adulte à venir ?
Sur les ultimes notes de charango, Segundo met la dernière main à son retable aux couleurs vives abritant deux figurines devant leur table de travail, le maître et son élève. Puis, coiffant le chapeau de son père, il part déterminé vers sa vie d’adulte et d’artiste.

Un film tendre et cruel à la fois qui ne manquera pas de nous émouvoir.

Annie Jugie

Spread the word. Share this post!

Leave A Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *