Voici un film étrange et désarmant comme on en voit rarement : un dépaysement total, un mélange de polar, western, film ethnologique, tragédie grecque et j’en passe !

Nous sommes en Colombie, entre la fin des années 60 et les années 90 et on assiste à un bouleversement total de la vie de deux familles d’indiens Wayauu qui passent en trois décennies d’un mode de vie traditionnel ou chaque objet, chaque animal a une valeur inestimable à une modernité outrageante due à l’argent gagné « facilement » avec la vente de la marijuana. La petite case devient palace (mais on continue de dormir dans des hamacs), les enfants se prélassent au bord d’une improbable piscine ou jouent avec des gros revolvers au lieu de trier le café ou de garder les chèvres, les mules sont remplacées par d’énormes 4X4……
Point de départ de cette transformation radicale : la nécessité de trouver de quoi fournir une dote volontairement trop importante exigée par la matriarche autoritaire du village qui va mener son peuple à la discorde et à la guerre de par sa volonté de vouloir tout régenter et son intransigeance. Rapayet, le prétendant, prêt à tout pour conquérir sa belle, s’allie avec Moisés, un ami “étranger” (externe à la tribu) sans foi ni loi pour changer d’activité économique : le commerce peu lucratif du café fait bientôt place à celui de la marijuana. Rapayet s’enrichit très vite, réunit la dot exigée et obtient la main de Zaina. Le trafic de drogue prend de l’ampleur à l’international et Rapayet devient chef de cartel. Dans les années 1980, ce cartel, passé sans transition de la tradition au gangstérisme, est un avant-goût des grands cartels de drogue colombiens.

On a ici une description minutieuse et romanesque de la genèse du mal qui gangrène ces indiens (et plus largement notre planète). Et la construction sous forme de tragédie grecque en 5 actes aux accents parfois Shakespeariens sied à merveille au sujet. Un film de mafia qui deviendra assurément un classique du genre, sa tonalité étant si novatrice.On est loin des œuvres américaines (« Sicario » par exemple) qui ne montrent pas le côté originel de ce mal.

On peut toutefois être déconcerté par ce mélange de traditions (la scène d’ouverture est à ce titre fantastique : la jeune Zaina danse le rituel du passage à la vie de femme, dans la plus pure tradition ancestrale) et de violence digne des polars américains des années 30. Les personnages sont parfois un peu caricaturaux et on les sent dépassés par le monstre qu’ils ont créé. La volonté pour certains de vouloir sauver ce qui peut encore l’être semble peu crédible.

Mais, on a tellement peu souvent la possibilité de voir des œuvres d’une telle force qu’il serait dommage de ne pas aller voir ce film.
D’ailleurs, je ne vous dévoilerai pas l’explication du titre (traduction, à peu près fidèle du titre original « Pájaros de verano ») mais il correspond bien à ce mélange de traditions ancestrales et de volonté de modernisme que subit cette tribu.

Olivier Toureau

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