75ème édition : une belle affiche et un film d’introduction nouveau et très bien fait.

Avant chaque film de la section “Orizzonti”, une séquence, d’à peine une minute, tirée des archives de Cinecittà sous le titre “Cinema svelato” (dévoilé) qui est particulièrement appréciée (métiers du cinéma – anecdotes -humour).
Un public plus jeune que celui de La Rochelle.
Longues files d’accrédités divisées en 4 “castes” : Industry – presse quotidienne – medias – Culturel. Dans les deux dernières catégories se retrouvent les plus jeunes, surtout Italiens.
Quelques chiffres glanés sur Internet :
2017 : année noire des cinémas en Italie : chute de 12 % des spectateurs, chute de 46 % des recettes.
Spectateurs : 92,3 millions en Italie, 209,2 millions en France
761 salles italiennes fermées en 10 ans

Pendant l’attente dans des files, j’ai échangé avec des jeunes Italiens. A mon questionnement : « Comment se fait-il que vous soyez si nombreux à la Mostra alors que l’Italie a de moins en moins de salles pour permettre une meilleure distribution du cinéma italien ? Allez-vous au cinéma ? »
Surprise autour de mes questions. Il me semble qu’il n’y ait pas un souci de sauver les salles. Les cinés-forums ont disparu. Certains m’ont avoué visionner en DVD et en Streaming. Une dame cinéphile de Milan va, de temps en temps, à Nice ou Cannes pour voir des films en VO qui ont pratiquement disparu en Italie. Elle explique : « Les Italiens s’estiment avoir été les premiers et sont les meilleurs pour le doublage et le lobby domine ».
J’avais l’impression de venir d’une autre planète en disant que nous étions un groupe de cinéphiles actifs pour défendre un cinéma d’Art et d’Essai d’une petite ville de France !

Je suis arrivée le lendemain de la visite de Matteo Salvini mais, au quotidien, la Mostra était “blindata” c’est-à-dire beaucoup de policiers, carabiniers et militaires pour les contrôles.
Peu de réactions à propos de la projection de deux films produits par Netflix et qui ont obtenu deux prix importants Roma (Lion d’Or) de Alfonso Cuaron (Mexique) et The ballad of Buster Scruggs des Frères Coen (Prix du meilleur scénario).

Que dire du niveau de la programmation, dans la mesure où, fatigue ou mauvais choix personnel, j’ai eu peu de grandes émotions cinéphiliques. Seulement 25 films visionnés en 7 jours. Des 3 films de la Compétition que j’ai pu voir, aucun n’a eu un grand prix.
Dès le 3ème jour, j’ai ressenti un manque d’enthousiasme.

Quelques remarques sur des films aimés :
Peterloo de Mike Leigh (Compétition) commémore le massacre en 1819 d’une foule pacifique, venue, près de Manchester, réclamer du pain, des réformes et le suffrage universel. S’affrontent la caste des propriétaires (terriens, industriels) et les discours (sur le ton des prédicateurs protestants) des Réformateurs s’inspirant de la Révolution française. Film peut-être trop didactique, mais intéressant par la mise en lumière d’une prise de conscience de sa propre force par la population. Nombreuses scènes de foules bien maîtrisées mais je regrette une certaine complaisance à prolonger les scènes finales de massacre.
Il m’a fallu attendre le dernier jour pour voir le merveilleux film (beau, fort, empreint de spiritualité) de Mario Martone, Capri Revolution (Compétition). Lucia, une jeune bergère illettrée de Capri, découvre une communauté d’étrangers qui dansent, s’exposent nus au soleil, cultivent la terre dans la recherche du contact avec la nature et son énergie. Cette communauté autour du peintre Diefenback s’est formée au début du 20ème siècle. Martone transpose cette expérience artistique en une découverte et initiation de Lucia à un monde différent de celui, frustre, de sa famille. A la veille de la première guerre mondiale, confrontation de la croyance en la science (le jeune docteur nouvellement arrivé sur l’île) à la non-violence et à l’homéopathie pratiquées par les étrangers. Lucia apprend à écrire, à lire, la connaissance d’elle-même et la liberté. Des plans superbes sur la mer, la montagne, sur la danse des corps nus. Pas de discours mais le message est universel : respecter la nature. Un film magnifique pour qui se laisse porter par la beauté, la spiritualité pour une radicale révolution humaine. (Sortie prochaine).

Dans mes choix, je me suis portée surtout vers les sections “Fuori concorso”, “Orizzonti” et “Classici”.
Coup de cœur pour Tel Aviv on fire (Orizzonti) de Samah Zoabi (prix du meilleur acteur Orizzonti). Salam, Palestinien, habite Jérusalem. Scénariste du feuilleton “Tel Aviv on fire” qui passionne Palestiniens mais aussi Israéliens, Salam doit traverser, chaque jour, la frontière pour rejoindre le studio de tournage en Palestine. Salam est plutôt en mal d’inspiration. Il est repéré par le commandant israélien du checkpoint qui a décidé d’influencer la trame des épisodes dans une perspective israélienne. Au sein d’une situation qui pourrait être dramatique, l’humour palestinien fait, de la confrontation des deux personnages, une comédie réussie, à la fois par la mise en scène, le rythme et la tonalité. Ce film produit par Luxembourg, Belgique et France devrait trouver sa place dans les salles de cinéma où on ne rit guère.

Soni de Ivan Ayr (Orizzonti), premier long métrage, qui prouve qu’il y a un cinéma indien ancré dans la réalité quotidienne. Une jeune policière est engagée avec sa supérieure dans la traque, de nuit, dans les rues, des violences sexuelles, faites aux femmes. Il convient de gérer des situations d’urgence sans enfreindre les règles et habitudes de la police et de la société. Deux portraits de femmes qui croient en leur engagement et doivent assumer leur vie personnelle au quotidien. On est proche du docu-fiction et c’est intéressant comme focus sur l’Inde actuelle.

Documentaire choc 1938, différents (Fuori concorso) de Giorgio Treves. Des historiens, des témoins racontent comment la propagande fasciste a préparé les italiens (discours-vignettes propagande pour la guerre d’Ethiopie) au concept inconnu de race et à accepter les lois raciales, puis antisémites, de 1938. Les juifs, communauté cultivée et parfaitement intégrée, ont été déclarés “différents” puis “exclus”. Ce documentaire, à 80 ans de la promulgation des lois et dans le contexte politique italien et européen d’aujourd’hui, donne à réfléchir. Une archive efficace : le manifeste de la race signé par 10 scientifiques importants de l’époque.

“Fuori Concorso” encore :
Les estivants de Valeria Bruni Tedeschi. Entre drames intimes, folie, révolte, absurdité, la cinéaste nous entraîne dans la maison d’été de famille et, avec son énergie habituelle, elle réussit à rendre léger le poids familial. Un scénario qui oblige le spectateur à s’impliquer, à distinguer les caractères, les rapports, les rêves, les non-dits de chacun. Entre rires, rage, désirs, rapports de pouvoir, le spectateur est chahuté dans cette micro-société qui ignore le reste du monde, chacun replié sur soi.

La quietud de Pablo Trapero (Argentine). Pas inintéressant mais un scénario complexe et déséquilibré qui évoque l’attachement confusionnel de deux sœurs confrontées brutalement au rôle passé de leurs parents pendant la dictature. La famille se retrouve dans la belle propriété de villégiature, les souvenirs, les haines, les secrets ressurgissent alors que le père est dans le coma. (Sortie prochaine).

Avec la section “Classici-Restauri” c’est l’assurance de découvertes de films qui ont marqué l’histoire du Cinéma.
La rue de la honte de Mizogushi (1956). Du grand cinéma en noir et blanc, une profondeur de champ qui permet de distinguer les intérieurs du bordel et la rue. Dans ce huis-clos où la mise en scène est proche du théâtre, le cinéaste réussit à donner une identité particulière à chacune des 5 prostituées. Il y a aussi la dimension sociétale de la grande misère du Japon de l’après-guerre.
Un grand moment d’émotion : La nuit de San Lorenzo (1982) projeté en présence de Paolo Taviani accueilli par une “standing ovation” de dix minutes. Une présentation avec l’évocation de souvenirs où l’on sentait l’émotion palpable du cinéaste. Un chef d’œuvre revisité où la mise en scène, l’intensité dramatique, et la charge humaniste sont au niveau le plus élevé des Frères Taviani et du Cinéma.

La section “Biennale College Cinema”, dont c’était la 6ème édition, est une spécificité intéressante de la Mostra. Douze jeunes cinéastes du monde entier (parmi 1500) sont sélectionnés par divers festivals et reçoivent un micro-budget de 150 000 euros pour réaliser un film en un an. Venise en finance trois.
Deva de Petra Szocs (Hongrie) suit une enfant albinos dans un orphelinat hongrois. Une soif d’affection qui s’exprime dans une révolte et une méchanceté permanentes, puis dans un cheminement vers une identité retrouvée. Une histoire vraie. Un personnage et une actrice incroyables !

“Hors les murs”: dans l’historique Hôtel des bains (désormais transformé en appartements privés), une très belle exposition sur les Mostre de 1932 à 2018 avec les photos d’acteurs et actrices et les films qui ont marqué chaque année. Une belle initiative.

Odile Orsini

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