Le 47e Festival International du Film de La Rochelle a fermé ses portes avec plus de 89 000 spectateurs.

La nouvelle équipe, pour la 2ème année, deux jeunes délégués généraux, Arnaud Dumatin et Sophie Mirouze, a voulu marquer son empreinte en changeant le nom de la manifestation : plus succinct mais avec le complément indispensable “International Film Festival”. L’équipe ancienne avec Prune Engler et Sylvie Prat, qui avaient travaillé avec Jean-Loup Passek (créateur en 1973) et prirent la succession, tend à s’effacer. Entre festivaliers de longue date, on évoque la programmation incroyable qui était proposée par Passek. La sympathique et accessible Prune Engler tire sa révérence.

Certains éléments de la programmation laissaient craindre une désaffection du public cinéphile rochelais (ex : “Mimiques en folie”, incluant Louis de Funès et Jim Carrey), mais avec quelque 200 films, il y a toujours la possibilité de satisfaire sa curiosité entre filmographie inconnue, comme les films muets (accompagnés au piano) du suédois Victor Sjöström, et l‘ouverture, sur les 20 dernières années, “Du côté de l’Islande” avec une excellente sélection (dont certains films visionnés au 400 Coups).

Ce sont les films qui demeurent dans mon esprit en dehors de la joie de retrouver les trop rares films (seulement 4 longs métrages) en hommage à Elia Souleiman qui a séduit par la simplicité de son langage cinématographique. Pour moi, il n’y aurait eu, à La Rochelle, que sa trop rare production, je serais allée au Festival.
J’ai revu dans l’ordre chronologique ses trois premiers films qui révèlent l’évolution de son art jusqu’à son dernier, It must be heaven (Cannes 2019), qui est vraiment un OVNI dans la production cinématographique mondiale (récompensé par la Mention Spéciale du Jury et le prix de la FIPRESCI). Film parfaitement mature de son cinéma qui est à la fois, chronique familiale et regard personnel “innocent”, et décalé sur la réalité qui l’entoure. Nous avons l’immobilité de Souleiman incarnant lui-même ES, le personnage central qui est un observateur impassible, minutieux et silencieux du monde d’aujourd’hui. L’exilé ES quitte Nazareth de son enfance pour Paris et New York. Aux yeux de ce voyageur solitaire s’imposent la violence, l’absurdité. Le burlesque de Souleiman crée un rire qui s’éteint rapidement car la réflexion s’impose au spectateur face à la société qui se met en place. C’est un cinéaste généreux qui, sans avoir fréquenté une école de cinéma, a trouvé un langage cinématographique universel. Cinéma inventif et poétique à déguster sans retenue. Sortie le 4 décembre.

Un autre grand du cinéma, le suédois Victor Sjöström (1879-1960) de l’âge d’or du cinéma nordique à l’époque du muet. Des scenarii sur la société de l’époque : étroitesse d’esprit religieux (La lettre écarlate, 1926) , méditation sur la vie et la mort (La charrette fantôme, 1921) , portraits de femmes courageuses (Ingeborg Holm, 1913).
Le cinéma de Sjörström, par sa mise en scène, les cadrages, les lents mouvements de caméra, la profondeur de champ, rend inutiles les sons et dialogues car l’émotion du spectateur n’a besoin de rien d’autre.
1928, Le vent: le spectateur ressent la constante violence du vent qui exacerbe les passions dans l’immensité du paysage ou dans l’intériorité des logis alors qu’il n’y a que les images et la mise en scène pour l’évoquer.

La section “Du côté de l’Islande” a révélé 13 films d’inspirations diverses et le dynamisme de cinéastes qui devraient trouver plus souvent leur place dans les salles obscures. Des noms difficiles avec lesquels se familiariser.
Benedikt Elingsson,(Cf Woman at war, 2018), Des chevaux et des hommes, 2013.
Dans l’immensité de la lande islandaise, six épisodes drôles ou dramatiques illustrent la vie et les relations des membres d’une petite communauté d’éleveurs de chevaux. Beaucoup d’humanité.
Dans Volcano (2011) de Runar Renarsson (cf Sparrows, 2015)  la rudesse nordique s’unit à la capacité d’aimer.
La solitude de Fusi, un colosse maladroit et doux dans L’histoire du géant timide de Dagur Kari a ému beaucoup de spectateurs.
Dans Summerland (2010) de Grimur Hakonarson (cf Béliers, 2011) c’est la croyance étonnante aux elfes et à un rapport avec les morts qui s’introduit dans le quotidien.
Je pense qu’il serait bien de permettre au 400 Coups une approche du cinéma islandais avec ses photos, ses cadrages magnifiques et son humanité.
L’avant-première A white, white day de Hlynur Palmason (sortie le 29 janvier 2020) : Un veuf, grand-père attentionné, est pris d’une jalousie violente obsessionnelle car il a découvert la trahison de son épouse qu’il vient de perdre dans un accident. Le cinéaste réussit sur un ton humain et  mélancolique à  cerner Ingimundur interprété par l’excellent acteur Ingvar Eggert Sigurdsson, présent dans plusieurs films de la section..
A travers tous ces films, l’Islande révèle un puissant cinéma d’auteur.

Les avant-premières sont recherchées surtout celles des films présentés à Cannes.
Parasite de Bong Joo Ho est une Palme méritée même si le cinéaste coréen applique l’équilibre des genres proche du cinéma américain.
Avec Sorry, we missed you, Ken Loach, qui n’a pas renoncé à tourner, et avec, toujours, la même efficacité, nous propose un film poignant sur les nouveaux esclaves avec l’essor du e-commerce (sortie le 23 octobre). Ken Loach n’accorde aucune échappatoire dans les circonstances qui accompagnent un couple courageux, mais qui, inexorablement s’enfonce socialement.
Le mariage de Verida de Michela Occhipinti (sortie le 4 septembre) est un film bien fait, énergique, entre fiction et documentaire, sur la tradition du gavage des futures mariées en Mauritanie.
Pour les soldats tombés (sortie le 3 juillet) de Peter Jackson. Un film sur la Première guerre mondiale à partir d’archives militaires anglaises reprises soit colorisées, soit en noir et blanc, mais retravaillées à la vitesse digitale d’aujourd’hui avec des bruits introduits sur ces images muettes. Les divers moments des volontaires ; l’enthousiasme de l’enrôlement, la vie dans les tranchées, la “boucherie” des combats, la lassitude avec le temps qui passe. En voix off, le témoignage de vétérans accompagne les images. Certes il s’agit d’archives mises en scène, mais elles apportent un éclairage poignant sur ces hommes disparus pour une guerre qui leur apparaissait juste. Une approche intéressante de l’Histoire.

Toujours à la recherche de films des Balkans, j’ai visionné Stitches du serbe Miroslav Terzic (récompensé dans la section Panorama de Berlin 2019) qui mériterait une sortie en salle. Un beau personnage de femme, une mère qui ne renonce pas, 18 ans après, à retrouver son fils déclaré mort-né. A la fois drame intime, nuancé de thriller, un film très maîtrisé qui évoque, à partir d’une histoire particulière, le drame de 500 familles qui, encore aujourd’hui, recherchent leur enfant déclaré mort à la naissance.

Avant-première Le traître de Bellocchio qui aborde, avec une maestria incroyable, la Mafia et le maxi-procès de Palerme (1986-1987- condamnation de 475 mafiosi). Tout un pan de l‘histoire de l’Italie à partir du personnage de Buscetta (premier “repenti” de grande importance). qui a décidé de collaborer avec le juge Falcone en défense des valeurs de l’ancienne Mafia. Un personnage complexe, intelligent, courageux que Bellocchio dessine avec une subtilité dont seul un grand cinéaste est capable. Sortie à ne pas manquer le 30 octobre.

Dans la section “D’hier et d’aujourd’hui”, il y a des films restaurés à découvrir et qui donnent du bonheur comme Paris est toujours Paris (1951) d’un cinéaste italien peu connu Luciano Emmer.
Pourquoi bouder son plaisir en revoyant restauré Le lit conjugal (1962) de Marco Ferreri, âpre critique sociétale?

Une programmation assez satisfaisante puisque sur les 38 films que j’ai visionnés, trois seulement étaient, à mon avis, très mauvais.
Le Festival reste un lieu recherché par les cinéphiles curieux car les découvertes en cinéma du présent et du passé sont possibles.
Les fidèles festivaliers peuvent regretter des contenus et des formes disparus : la feuille quotidienne, la nuit conviviale avec des films jusqu’au petit matin avec le petit déjeuner offert n’existent plus.
Le Festival a une activité toute l’année avec les écoles, les étudiants, la prison et des artistes en résidence. Souhaitons-lui longue vie.

Le 48e Festival aura lieu du 26 juin au 5 juillet 2020

Odile Orsini

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